L’employé de la mairie de Naples

Publié le par Alex Sylve

Voilà votre mère Ubu, toujours à fouiner et interroger pour découvrir des histoires insolites -ou pas d’ailleurs-, mais plus que jamais réelles et authentiques. Aujourd’hui, la mère Ubu se déguise en une de ses connaissances, lui-même véritable napolitain, aux prises avec son administration municipale. Et que les napolitains ne se sentent pas offensés, d’autres villes du monde la surpasse sans problème !

La mère Ubu vient de quitter la grande métropole de Naples pour aller vivre de l’autre côté de la baie sur la péninsule magique de Sorrente et elle doit faire notifier son changement de résidence.

C’est à elle de faire les démarches administratives de changement de domicile et pour cela -elle le sait bien puisqu’elle est née ici-, de perdre, au mieux, plus de deux heures en files d’attente dans les locaux vétustes de la mairie de son ex-quartier pour récupérer un bout de papier timbré par un fonctionnaire. Au pire, après avoir erré d’un bureau à un autre, il est possible de repartir bredouille car aucun des employés présents n’est qualifié pour mettre le tampon, ou alors il manque une chose jamais très claire, ou alors il faudra quand même revenir pour récupérer le document en question. La mère Ubu, toujours parce que ses gènes connaissent la réalité napolitaine depuis la nuit des temps, sait aussi qu’il vaut toujours mieux connaitre quelqu’un sur place (ou être l’ami ou le cousin de celui qui connait), si on veut éviter de se trouver dans le deuxième cas de figure.

Comme elle bosse à son compte, (elle n’est pas une employée de l’état, elle) franchement perdre une demi-journée n’arrange vraiment pas ses affaires. Elle décide de faire comme presque tout le monde, pour être précis ce presque correspond à tous ceux qui en ont la possibilité, c’est-à-dire de chercher à avoir le nom d’une personne qu’elle pourrait rencontrer à la mairie. A Naples, on appelle ça « être recommandé » ! Et oui, tous ne sont pas égaux sur cette planète et surement encore moins dans cette mystérieuse ville, fascinante, désuète et moderne à la fois, où gratte-ciels du centre financier côtoient le linge à sécher sur des fils tendus entre deux vieux immeubles dégradés. La mère Ubu laisse donc de côté ses principes de parité et active le téléphone arabe de ses connaissances jusqu’à obtenir UN NOM ! Cette nuit elle pourra dormir sur ses deux oreilles.

Le lendemain, la mère Ubu arrive à la mairie aux heures d’ouverture au public, of course, et s’informe pour rencontrer M. X. Mais la vie est ainsi faite que malgré toutes les précautions et anticipations possibles, le truc va de travers. Monsieur X n’est pas là aujourd’hui. La mère Ubu n’a pas envie de devoir revenir à Naples alors qu’elle habite déjà à Sorrente à 50 kms, et usant de sa plus fine courtoisie, qui frise l’obséquiosité, en tant que connaissance de Monsieur X, elle se fait indiquer un numéro de bureau où on pourra lui délivrer son document.

La mère Ubu frappe à la porte entrouverte, un peu timidement, puis elle entre. Il n’y a qu’une seule personne dans la pièce ; un employé installé à une table qui pourrait être son écritoire habituel ou non car il est immaculé de tout papier. Il est assis à la table, occupé à lire le journal du jour « Il Corriere dello Sport ». La mère Ubu s’approche lentement tout en le gratifiant d’un « Bonjour Monsieur » senti, tonique et qu’elle espère aussi sympathique.

L’employé ne daigne pas répondre ni même lever les yeux de son journal. Tout en déglutissant et en réfléchissant à la tactique à suivre, elle s’approche un peu plus près et explique de sa voix la plus naturelle et polie du monde :

« Bonjour Monsieur, on m’a indiqué votre bureau pour me délivrer le document de changement de résidence dont j’ai besoin. C’est à vous que je dois m’adresser ? »

Le journal reste immobile mais les yeux se soulèvent lentement et la fixe avec un mélange d'exaspération et d’ennui.

« Et vous pensez que je vais laissez tomber tout ça pour vous faire votre document ? » . Il faut imaginer que le type répond en plus dans un napolitain flegmatique, ce qui pourrait donner à peu près : « Pense qu’j’vais laisse béton tout ce j’suis en train d’faire pour vot’truc ? »

La mère Ubu réussit à lui sourire, en ayant l’air de le trouver amusant et humoristique, même si l’air patibulaire du mec ne laisse pas planer de doute sur le fait qu’il n’a aucune envie de se déranger pour elle. Putain ! TOUT ce qu’il est en train de faire ! TOUT ÇA ! Pas gonflé ! Payé avec l’argent de l’état pour être au service du citoyen, il lit un canard sans honte et ne se donne même pas la peine de faire semblant de bosser. Prise entre deux feux opposés : rétablir la justice en pétant un scandale d’enfer et en écrivant des lettres à toutes les instances ou s’écraser pour obtenir son doc, la mère Ubu décide faire de la lèche et de le prendre dans le sens du poil :

« Bien sûr je comprends, mais si je vous offrais un petit café, ce serait peut-être plus facile ? »

Le type la regarde du même air ennuyé :

« J’prends pas d’café ! »

Merde, c’est bien sa veine, dans tout Naples y’a un seul mec qui refuse un café à 10h du matin et c’est celui-là.

« … mais par contre une boite de chocolats, j’suis pas contre…. » Enfin une petite lueur dans les yeux du mec ; ouf, il aime le chocolat !

Alors la mère Ubu ressort du bâtiment, va se fendre d’une boite de chocolat dans la première pâtisserie qu’elle trouve, retourne dans le bureau, et ressort une demi-heure plus tard victorieuse. Mais depuis lors, elle passe son temps à casser du sucre sur le dos de tous les employés municipaux et tous les fonctionnaires d’état. Non mais des fois ! L’avoir obligé à entrer dans le système de corruption pour obtenir un document auquel elle a droit et qui devrait lui être donné en toute facilité, c’en est vraiment trop.

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