Le thé de quatre heures et demi

Publié le par Alex Sylve

La mère Ubu revient à vous après une longue absence. Difficile d’être toujours imperméable aux horreurs du monde et de conserver le plaisir d’écrire. No more comments. Entre temps cependant votre servante a eu la joie de recevoir un prix littéraire de Université « l’Orientale » de Naples, pour un de ses récits en langue française. Et j’en profite, puisque l'heure est à la réforme orthographique et qu’il est de bon ton de dire écrivaine ou auteure, pour signaler que je préfère dire que je suis écrivain ; certes, la gente masculine suiveuse opportune de Mister Freud en déduira immédiatement que, souffrant par manque des attributs qui caractérisent ces messieurs, c’est l’Envie qui attise ma sottise. Je pense plutôt que c’est dommage de ne pas conserver les noms au masculin, ça permet de se souvenir que les grandes civilisations humaines ont toujours été patriarcales et misogynes, frileuses de laisser de l’espace au féminin ! Mais après tout qu’il soit vain d’écrire ou que l’écriture soit vaine, il n’y a qu’une subtile différence, on reste dans la vanité, alors écri-vain ou écri-vaine, pourquoi s’en faire ?

Revenons-en à nos moutons. Car évidemment il s’agit bien de moutons dans cette histoire de thé, même si ce serait ceux qu’on appelle vulgairement les moutons de Panurge. Là, je dois faire un zap éclair du côté d’internet, car si la référence à Rabelais s’impose, l’histoire de Panurge nage dans le flou. La culture de la mère Ubu, mal entretenue et à présent contaminée par sa langue et culture d’adoption, l’italien, laisse parfois à désirer. Comme tous ceux qui ont fêté plusieurs décennies ont déjà pu s’en rendre compte, la mémoire fonctionne par strates et ce qui est en dessous peu à peu perd consistance et se fait dissoudre par ce qui le recouvre. Heureusement le Dieu internet est là, qui veille à nos côtés et nous rend parfois service. Voilà donc un Panurge en route par mer, moqué et ridiculisé par un berger coquin qui finit par lui vendre au prix fort un de ses moutons d’une race rarissime. Panurge lance le mouton à peine acheté dans les flots et c’est le troupeau entier bêlant qui le suit, accompagné par les bergers (c’est pas bien de se moquer, voilà le résultat, tous noyés). J’ai rafraichi aussi vos méninges, avouez-le. Donc l’histoire … (car je vous tiens en haleine, et vous êtes en train de penser, on connait la chanson, discours, discours et puis à la fin la baleine accouche d’un vermisseau) … Eh bien, la mère Ubu était dans un bar proche de chez elle, donc de l’autre côté des alpes, et elle se demandait bien quoi boire car en réalité elle n’avait pas soif ; mais si on est dans un bar pour conclure une ballade en ville, juste pour le plaisir de l’instinct grégaire et d’un repos transitoire mérité, il faut bien commander quelque chose. La mère Ubu a une mauvaise habitude : elle parle toute seule. Donc, alors que le serveur est à coté pour noter sa commande, elle se demande si elle ne va pas prendre un thé parce qu’un jus de fruit, ça ne lui dit pas ; quant à un verre de vin elle n’y pense même pas, c’est définitivement banni à jeun pour cause de haute probabilité de mourir dans d’atroces douleurs et brûlures de sa fragile muqueuse gastrique. Donc elle en est là, à opter pour un thé quand, après un coup d’œil à sa montre, elle se ravise :

« Zut, mais non ! Il est quatre heures et demi ! Ensuite je n’arriverai pas à dormir ! » (Évidemment elle parle en italien parce que même si elle parle seule, elle le fait dans la langue du pays … bizarre ? mais c’est comme ça).

« Ah mais si Madame ! Vous pouvez prendre du thé ! Si vous le laissez infuser pendant plus de 10 minutes, il n’a plus d’effet excitant ! »

« ??!!!? »

« Oui, oui, je l’ai lu sur internet, regardez ! Il y a des études scientifiques ! » … et comme il s’embrouille et qu’il a oublié les termes adéquats, pour prouver ces dires, le voilà qui sort illico de sa poche, avec la rapidité d’un illusionniste, un téléphone portable, type smartphone (c’était il y a déjà quelques années, on en voyait peu) et en deux coups de doigts et de recherche internet, il atterrit sur Wikipédia. Et avant que la mère Ubu ne se soit rendue compte de quoi que ce soit, il lui brandit sous le nez un article tout en le lisant à moitié en même temps.

« Vous voyez madame, vous pouvez prendre votre thé, c’est écrit que les tanins s’accumulent si vous laissez infuser plus de 10 minutes, ils se couplent à la théine et annule ses effets! Alors un thé ?»

Il est tout fier le jeune homme avec son truc électronique en main et sa référence internet, et en plus il a l’air gentil.

La mère Ubu soupire et en bonne mère qu’elle est, elle marmonne qu’elle prendra un jus de fruit et elle glisse dans son attitude préférée, celle qui consiste à ne rien ajouter et oublier.

Depuis elle le déplore et rêve chaque nuit qu’elle aurait dû dire qu’elle avait passé le demi-siècle, que du thé elle en boit depuis 30 ans, que pendant trente ans, elle a toujours ou presque négligé d’ôter son sachet (ou sa boule à thé) de sa mug où il a traîné pendant des heures, et que BDM, si elle dit que ça l’empêche de dormir, c’est qu’elle le SAIT ! Et que c’est pas un p.. de scientifique avec ses expériences à la c.. qui va changer la sensibilité de la mère Ubu à la théine, et que comment on peut être aussi bête pour rétorquer aux gens de tels trucs …. La mère Ubu regrette chaque jour de ne pas avoir dit poliment au jeune homme qu’avant de parler, il faut regarder qui on a en face, qu’il y a manières et manières de donner des conseils avant d’effacer trente ans d’expérience de vie sur une lecture du web. Ça lui aurait peut-être mis un peu de grain dans sa cervelle. Surtout que quelque temps plus tard, à l’occasion d’un diner entre copains, un hôtelier (inconnu) qui s’intéresse à la naturopathie, après quand même avoir su que mère Ubu et son mec sont deux biologistes confirmés, n’a pas hésité une seconde à dire à mère Ubu (qui n’avait pas assisté à une part de la conversation), qu’il venait d’EXPLIQUER à son mec un truc -maintenant oublié- qui était en réalité élémentaire pour n’importe quel biologiste. Cette fois, la mère Ubu n’a pas voulu le faire exprès, ce n’est pas son genre, mais elle lui a pouffé de rire au nez…. Et vous voulez savoir, il a eu l’air un peu surpris mais il n’a même pas tiqué !! Votre mère Ubu a beau se teindre les cheveux et se regarder dans le miroir en pleine pénombre, des trucs pareils la font sentir une mégère, vieille, misanthrope et pas cool qui n'aime ni l'ordinateur, ni la technologie, ni internet !

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